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ÉGYPTE, LES MARTYRS DE LA RÉVOLUTION
Denis DAILLEUX

Exposition : 09/01/2014 au 15/03/2014
Du mercredi au samedi de 13h30 à 18h30

Galerie FAIT & CAUSE
58 rue Quincampoix, 75004 Paris - Tél. +33 (0)142742636

Dossier de presse
Livre / catalogue

*Mahmoud

Quand nous nous sommes rencontrés, un an après la révolution, j’étais au bord d’abandonner ce travail de mémoire.
Nous avons commencé par photographier un père que j’avais rencontré place Tahrir et qui faisait les cent pas avec la photo de son fils accrochée sur son cœur. Cette première rencontre fut douloureuse parce que cet homme avait non seulement perdu son fils mais n’était également pas reconnu comme père de martyr, le corps du garçon n’ayant pas été retrouvé.
Nous sommes sortis, toi et moi, ébranlés par cette rencontre, c’est à ce moment-là que je t’ai demandé de m’aider à trouver des parents qui accepteraient de témoigner.
Durant quatre mois, nous avons rencontré vingt familles. Chaque fois que nous étions accueillis par les parents, tu avais d’abord besoin d’échanger quelques mots autour d’un thé sucré que tu accompagnais toujours d’une cigarette. Lors de ces rencontres tu as très souvent pleuré. Je ne faisais les images qu’après vos longs échanges terminés.
Les prises de vue se déroulaient toujours en ton absence et dans le silence.
Une nuit, après deux mois nourris de toutes ces rencontres, tu m’as envoyé un sms qui disait « La mort est à ma porte. » Je t’ai répondu alors que si c’était trop douloureux pour toi, j’interromprais ce travail.
Deux semaines se sont écoulées et tu as décidé de poursuivre. J’étais d’accord, à condition que tu te protèges de toute cette détresse. Je t’ai dit  « Essaie de ne pas trop pleurer ».
Après avoir réalisé le dernier entretien, ce fut comme une évidence : nous avions terminé. Nous souhaitions rassembler tous les parents au sein d’un livre et d’une exposition. Sans doute notre manière de leur rendre hommage et peut-être apaiser leur peine, soulager leur chagrin, leur colère.
Nous avions décidé de prolonger ce témoignage en photographiant la fureur de vivre des jeunes Égyptiens du Caire depuis la révolution, mais tu as trouvé la mort en te baignant dans la mer Rouge par une journée d’été 2012.
Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme toi, un être élégant, unique par ta force et ta fragilité. Quand nous étions ensemble, tu étais égyptien, j’étais français, nous appartenions au monde.

Denis Dailleux

 

* Mahmoud Farag, artiste et vidéaste égyptien a travaillé avec Denis Dailleux sur ce projet en réalisant au Caire les entretiens avec les familles des victimes. Ces entretiens, retranscrits en arabe, sont traduits et mis en forme par Abdellah Taïa. Malheureusement, Mahmoud est décédé brutalement en Égypte lors de l’été 2012 sans avoir achevé son travail de retranscription et de rédaction, tâche qu’Abdellah Taïa a bien voulu accomplir.

 


 

EGYPT
The Martyrs of the Revolution

Mahmoud
When we first met, a year after the revolution, I was about to abandon my work on this subject.
We started by photographing a father who I had met at Tahrir Square, walking around in circles with a photo of his son attached to his chest. It was a poignant meeting, because this man had not only lost his son, but as the youth’s body was never found, he was not seen either as the father of a martyr.
When we left, you and me, shaken by this experience, I asked you to help me to find parents who would be prepared to tell their story.
Over the space of four months, we met twenty families. At every meeting, you always had to have a few words with the parents, over a sugary tea which you invariably accompanied with a cigarette. You often wept during those meetings. I would take the photos only after you had finished your long discussions.
I took my photos without you and in silence.
One night, after two months full of such meetings, you sent me a texto saying « I am at death’s door ». I answered you to say that if it was too difficult, I would stop the project.
Two weeks went by and you decided to continue. I agreed, provided that you shield yourself from all the distress. I said “try not to cry too much”.
After having done the last interview, it became obvious : we had finished our work. We had wanted to gather all the parents together in a book and an exhibition. That was certainly our way to pay tribute to them and maybe to ease their suffering, their sadness, their anger.
We decided to continue the work by photographing the enthousiasm for life that we saw amongst the young Egyptians in Cairo after the revolution, but you died while swimming in the Red Sea on a summer’s day in 2012.
I have never met anyone like you, an elegant being, unique in your strength and your fragility. When we were together, you were Egyptian, I was French, we belonged to the world.

Denis Dailleux

* Mahmoud Farag, an Egyptian artist and video producer, worked with Denis Dailleux on this project interviewing the families of victims in Cairo. These interviews, transcribed in Arab, were translated and edited by Abdellah Taïa. Sadly, Mahmoud died unexpectedly in Egypt in Summer 2012 without having been able to complete this work, a task that Abdellah Taïa was happy to assume.

 


 

EGIPTO : LOS MÁRTIRES DE LA REVOLUCIÓN

Mahmoud*

Un año después de la revolución, cuando nos volvimos a encontrar, yo estaba a punto de abandonar este trabajo sobre la memoria.

Empezamos por fotografiar a un padre que yo había conocido en la Plaza Tahrir y que erraba con una foto de su hijo prendida sobre el pecho. Este primer encuentro fue muy doloroso porque este hombre no sólo había perdido a su hijo, pero tampoco fue reconocido como el padre del mártir, ya que el cuerpo del joven nunca fue encontrado.

Tanto a ti como a mi, este encuentro nos perturbó mucho y fue entonces que te pedí me ayudaras a encontrar otros padres que estarían dispuestos a declarar.

Durante cuatro meses, logramos encontar a veinte familias. Cada vez que estos padres nos daban la bienvenida, tu conversabas con ellos primero para intercambiar algunas palabras con un té dulce que siempre acompañabas de un cigarrillo. En estas reuniones a menudo llorabas. Yo esperaba hasta el final y realizaba siermpre las fotografías después, en tu ausencia y en silencio.

Una noche, después de dos meses de reuniones como estas, me enviaste un mensaje de texto diciendo « La muerte está en mi puerta « . Te dije entonces que estaba dispuesto a interrumpir el trabajo si ésto era demasiado doloroso para ti.

Dos semanas después decidiste continuar. Estuve de acuerdo, siempre y cuando te protegieses de toda esa angustia. Y te dije:  » Trata de no interiorizar tanto « .

Después de realizar la última entrevista, fue como una revelación : habíamos terminado. El objetivo era reunir a todos esos padres en un libro y una exposición. Probablemente nuestra forma de honorarlos y tal vez aliviar su dolor, su tristeza y su rabia.

Decidimos entonces prolongar este testimonio fotografiando el furor de los jóvenes egipcios del Cairo después de la revolución, pero desgraciadamente tu fallesiste en el Mar Rojo bañándote en un día de verano en 2012.

Nunca conocí a alguien como tú, un ser refinado, fuerte y frágil a la vez. Cuando estábamos juntos, tú eras egipcio yo francés, y pertenecíamos al mundo.

Denis Dailleux

*Mahmoud Farag, artista camarógrafo egipcio colaboró con de Denis Dailleux en este proyecto, realizando las entrevistas con las familias de las víctimas en El Cairo. Desafortunadamente, Mahmoud murió repentinamente en Egipto durante el verano de 2012, sin haber terminado su trabajo de transcripción y de escritura, por lo cual Abdellah Taia ha aceptado amablemente de interpretarlas y traducirlas.